Pour leur session de formation annuelle, les évêques de la Province ont travaillé cette année sur le thème Les ruptures anthropologiques sous-jacentes au monde contemporain. C’était à Pontmain en Mayenne, les 5 et 6 février. Philosophes, théologiens, psychologues, sont intervenus tour à tour pour avancer dans la réflexion, à laquelle participaient aussi les vicaires généraux et épiscopaux, et des responsables de services diocésains.

Philippe de Vaujuas, responsable de la formation pour le diocèse de Laval, a résumé les interventions des six invités de cette session de haut vol.

La session provinciale de formation s’est tenue à Pontmain les 5 et 6 février au Relais Le Bocage.

Mme Anne-Marie Pelletier [1] : « Des Ecritures pour se tenir dans le présent en vigilance et en confiance »

 

Une mise en garde en guise d’introduction : le recours aux Ecritures n’est pas destiné à nous rassurer en confirmant ce que nous voudrions qu’elles disent face aux déstabilisations de notre époque. Elles gardent  une fonction « d’intranquillité » qui est irréductible et salutaire. Notre conférencière nous rappelle ensuite qu’en régime biblique la création s’entend d’abord comme sortie de la confusion, de l’indistinction, et que ce parti-pris en faveur de la séparation et de la différence fait évidemment contraste avec une partie de la culture contemporaine qui cherche à « estomper les frontières, à imposer l’idée d’une continuité entre la matière et le vivant, entre l’animal et l’humain, ou encore entre le corps et l’esprit », ou qui débouche sur la confusion des sexes et même des générations au travers de nouvelles modalités de procréation. La Bible nous révèle que dès l’origine, s’instaure une logique d’alliance rendue possible par une autolimitation de la part de Dieu et de la part des hommes lesquels renoncent au fantasme d’ « être tout ». Anne-Marie Pelletier nous invite à prendre soin de l’Espérance. En effet l’histoire est sous contrôle de la bienveillance de Dieu qui sait tirer le bien du mal. Les Ecritures nous montrent que Dieu visite les situations anthropologiques les plus décalées pour y apporter une lumière, des perspectives et le salut.

[1] Anne-Marie Pelletier : . Professeur des universités, agrégée de lettres modernes et docteur en sciences des religions

Pierre Le Coz [2] : « Vers une érosion des principes éthiques ? »

Nous avons les mêmes valeurs, nous dit Pierre Le Coz  mais, confrontés à des problèmes, nous ne les hiérarchisons pas de la même manière.  L’arrière-plan culturel est marqué par  le principe d’autonomie (exemple : le droit à l’enfant contre l’intérêt supérieur de l’enfant) et par la primauté de la volonté sur la tradition. La logique est celle d’une émancipation à l’égard de la nature, du passé et des pouvoirs religieux et politiques. Depuis les années 60, un individualisme hédonique et libertariste est apparu, qui a gagné récemment les institutions (CNE). Une confusion entre désir et volonté accentue la force de ce courant.

[2] Pierre Le Coz : Agrégé de philosophie et docteur en sciences de la vie et de la santé, Pierre Le Coz est professeur de philosophie à l’UFR de médecine de Marseille, où il dirige le département des sciences humaines. Les travaux de recherche placés sous sa responsabilité portent sur la bioéthique et l’éthique médicale.

Dominique Folscheid : « La fracture anthropologique » 

Depuis la naissance de Louise B., premier bébé éprouvette (1978), nous sommes au début d’un processus tout à fait nouveau : la forteresse de l’appareil génital féminin a été prise. Le traitement de l’infertilité est mis en avant. Cependant on n’est  pas dans la thérapie mais dans la reproduction. Parallèlement, la volonté s’introduit dans le droit de la parentalité. Ce qui fait les parents, c’est le « projet parental » et non le fait d’avoir engendré un enfant. Le contrat fait la loi. Le principe de précaution n’existe plus. Les essais vont donc continuer.

 

Jean-François Braunstein [3] : « L’effacement des limites : le genre, l’animal, la mort ».

1) Le genre n’est pas lié au sexe ou au corps. La culture, l’éducation comptent plus que la nature. On doit pouvoir passer d’un sexe à l’autre ou à un inter sexe. On peut fabriquer des corps (cf. transhumanisme). Les identités sont uniquement déclaratives.

2) Homme/animal : le spécisme est une discrimination. L’animal est un sujet de droit. En réalité, l’engouement animaliste s’appuie sur un « pathocentrisme ». Il lui faut mesurer la quantité de souffrance quel que soit le sujet concerné. La vérité est que la connaissance du monde animal échappe complètement à ces auteurs d’origine urbaine.

3) La banalisation de la mort : libérer les gens du poids de la vie, notamment quand certaines personnes n’ont plus la capacité d’avoir des projets de vie (personnes handicapées notamment !). Points communs de ces théories : l’effacement des limites, le refus de la diversité, de la culture, du symbolique. La culture utilitariste et anglo-saxonne de notre époque est le terreau de ces courants de pensée. Quelques grandes sociétés américaines, notamment parmi les GAFA, financent ces courants.

[3] Jean-François Braunstein est un philosophe et professeur d’université français, dont les travaux portent principalement sur l’histoire des sciences et la philosophie des sciences. il se consacre à des enseignements de philosophie pratique (éthique médicale et hospitalière) en partenariat avec le Centre de formation du personnel hospitalier de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. 

Mme Gemma  Serrano [5] : « Anthropologie et numérique, quelles mutations ? »

Le postulat : l’informatique va nous sauver. Ce qui en est excès de la raison, ce qui échappe à nos possibilités de calcul, devient possible avec l’informatique. Quelques métaphores éclairantes :

1) parenté entre la nuée, la colonne de nuée où Dieu habite, interface entre Dieu et les hommes d’où viennent les bénédictions et qui rythme les déplacements du peuple, lieu d’où sort la parole ; et le cloud qui accompagne, guide, oriente, garde la mémoire, analyse nos préférences,  sorte d’oracle qui pré-oriente, anticipe sur nos pensées et nos sentiments. Il n’y a pas encore de vraie réflexion, notamment religieuse, sur cet arrière-plan métaphorique.

2) la maison : le dispositif numérique cartographie nos espaces intérieurs : photos, vidéos, récits autobiographiques. Il y a un besoin de narrativité aujourd’hui, de narration de soi (cf. Ricoeur). Nécessité dans ce contexte d’éduquer les plus jeunes à la liberté, tout en leur apprenant la présence à autrui.

 [5] Gemma Serrano :  Docteur en théologie, co-directeur du département de recherche Humanisme numérique du Collège des Bernardins. 

Mme Alexandra Boissé [6], psychologue en Unité de soins palliatifs : « Une expérience d’humanité »

« Ici on ne prend pas en charge le patient, on le prend en soin ».

« Le temps n’est plus le même que dans un autre service hospitalier. Se mettre à l’écoute, au rythme de l’autre, se poser, faire silence quelquefois.».

« L’incertitude au quotidien pousse au questionnement mais ce n’est pas sans bousculer chacun dans ses convictions, ses compétences.  Les soins palliatifs invitent à la déconstruction et ce n’est pas une tâche facile à vivre au quotidien. » 

« Maintenir un équilibre entre futilité et légèreté. Une école de vie vers une plus grande simplicité, car les patients sont dans une telle vulnérabilité qu’ils deviennent des maîtres… »

[6] Alexandra Boissé est psychologue en Unité de soins palliatifs. 

Denis Moreau [7], professeur de philosophie : « Evangéliser dans un monde en rupture avec l’anthropologie chrétienne »

Disparition quasi complète chez les nouveaux étudiants de la matrice culturelle chrétienne. Restent toutefois la raison et la philosophie comme outils communs de dialogue. Trois principes :

1) Ne pas majorer l’originalité de notre époque et sa soi-disante « rupture ». Chaque modernité célèbre sa nouveauté. Comme chrétien nous pouvons rester fermes sur les constantes anthropologiques.

2) A l’opposé d’une démarche contre-culturelle, nous devons continuer de travailler à l’inculturation de la foi chrétienne, au nom même de l’Incarnation.

3) Partir de ce qu’il y a de bon dans la modernité et trouver une « grammaire commune ». Enfin Denis Moreau identifie cinq « prises » pour développer l’annonce de la Bonne nouvelle : la quête spirituelle de nos contemporains, leur interrogation sur les fins dernières, le goût du plaisir et du bonheur, le besoin d’une éthique, l’inquiétude écologique.

[7] Denis Moreau est professeur d’histoire de la philosophie moderne et de philosophie de la religion à l’Université de Nantes.