Cette page d’Histoire locale raconte la dévotion de la population à Notre-Dame de Charné, en période d’épidémies ou de fléaux à travers les siècles. Elle a été écrite par Corentin Poirier-Montaigu, jeune historien mayennais. 

La situation d’épidémie inédite que nous traversons, les difficultés liées au confinement éprouvées par beaucoup de catholiques privés de messe et de sacrements, ainsi que les nombreuses bénédictions de villes, d’hôpitaux, de malades et aussi les supplications à la Sainte Vierge pour lutter contre le coronavirus m’ont rappelé avec émotion les recours de nos aïeux à notre Bonne Mère. Car, il est vrai, pour reprendre les mots de la prière à Marie de Saint Bernard, « qu’aucun de ceux qui ont recours à sa protection, imploré son secours et demandé son intercession ait été abandonné ». C’est pourquoi je vous propose d’évoquer ensemble la « Vierge aux miracles » et de nous souvenir des grands moments de dévotion à Notre-Dame de Charné, à Ernée, en temps de fléau.

Nous pouvons déjà dire, en guise d’introduction que, d’âge en âge, les habitants du pays d’Ernée ont bénéficié de nombreuses grâces. Un rapide coup d’œil dans l’antique Liber de miraculis Sanctorum Savigniacensium suffit à nous en rendre compte. On y trouve par exemple relatées la guérison d’une certaine Eremburgis, femme de « Crestien Sauvé de Herneia » ou celle d’un dénommé « Jean de Teilleul de Herneia » au moment de la translation des reliques de l’abbaye cistercienne de Savigny en l’an 1243.

Statue Notre-Dame-de-Charné dans la chapelle du cimetière d’Ernée
©wikipedia

« Vierge aux miracles, comme vous appelaient nos pères »

Ces mots, extraits de la prière la plus répandue à Notre-Dame de Charné, témoignent de la fervente confiance avec laquelle, de tout temps, les paroissiens d’Ernée se placent sous la protection de la Sainte Mère de Dieu.

Le sanctuaire de Charné est cher au cœur des Ernéens et il est une belle évocation de la piété mariale. L’histoire tourmentée de la chapelle nous montre à quel point l’amour qui unit Notre-Dame et ses enfants est infaillible. Ainsi, on raconte qu’au cours de la Révolution, alors que Charné est déclarée bien national et mise en vente,

« un ouvrier a pénétré avec l’intention d’en briser l’autel. Il lève le bras qui porte le marteau sacrilège. Ô prodige ! Lorsqu’il retombe, ce n’est pas l’autel qui est cassé, mais le maudit bras de l’ouvrier. Jamais plus pendant la tourmente, on n’osa s’en prendre à l’église de Charné ».

Le Patronage d’Ernée s’est longtemps fait l’écho de cet épisode et n’a eu de cesse d’inviter les paroissiens à le faire connaître.

Chapelle Notre-Dame-de-Charné
La peste de 1584 à Ernée

Déjà, en 1584, une épidémie de peste ravage Ernée et ses campagnes mais elle disparaît bientôt : on attribue alors la fin de la contagion à la bienveillance de la Vierge de Charné, toujours très pieusement vénérée. Les respectueux hommages à Notre-Dame se multiplient, les paroissiens se déplacent en nombre pour brûler des cierges et déposer leurs offrandes aux pieds de l’antique statue de la Vierge.

Ce tendre attachement et la dévotion toute particulière des Ernéens à Notre-Dame de Charné procure à n’en pas douter un élément d’explication de leur fidélité à la foi romaine lors des troubles confessionnels qui déchirent le royaume de France depuis la seconde moitié du XVIe siècle. Il n’y a donc pas un seul noble qui ne soit certifié catholique par le curé du moment, Guillaume de Mégaudais. Alors que les huguenots, dont les chefs locaux, les comtes de Laval, sont réfugiés au château de Vitré, les gentilshommes d’Ernée demeurent fidèles à l’Eglise de Rome et aux ducs de Mayenne. Ils rejoignent ainsi l’armée de la Ligue, placée sous l’autorité des Guise, leurs suzerains. Il fallait en effet défendre les villes restées catholiques et leurs sanctuaires. Car Ernée n’échappe pas aux exactions des protestants qui pillent le prieuré Saint-Jacques aux portes de la cité, saccagent l’église de Charné et contraignent le curé à quitter sa paroisse. Les troupes d’Elisabeth Ière d’Angleterre, envoyées pour renforcer l’armée protestante du roi de Navarre (le futur Henri IV) dévastent les rues d’Ernée en 1592 et il faut attendre quatre ans avant que la tranquillité ne revienne, rétablie par le duc de Mercœur.

Et c’est probablement à partir de la Contre-Réforme que s’intensifie la dévotion à Notre-Dame de Charné. A l’heure où le culte marial est remis en cause, il s’affirme davantage et est encouragé à Ernée par la confrérie du Rosaire, fondée dans les premières années du XVIIe siècle. Dans un même temps, on construit deux chapelles latérales. La chapelle Saint-Pierre (aujourd’hui dédiée au Sacré-Cœur), fondée par Michel de Bouessel, curé d’Ernée, souligne la dévotion aux saints et réaffirme la soumission du clergé de Charné-Ernée et de ses paroissiens au Pape, successeur de Pierre. Quelques années plus tard (en 1591), Jehan de Mégaudais, fils du seigneur de Pannard et curé de Charné, fait élever une seconde chapelle, « fondée de Monsieur sainct Jehan » son saint patron (maintenant chapelle Sainte-Anne). Avec l’autel principal (le retable datant de 1606 a été transféré en 1860 dans le transept nord et accueille aujourd’hui la statue de Notre-Dame de Charné), ce sont deux autres autels qui seront élevés à la gloire de la Vierge, l’un au Rosaire, l’autre à Notre-Dame de Pitié.

La multitude de plaques votives sur les parois de la chapelle atteste des nombreuses grâces et guérisons miraculeuses attribuées à Notre-Dame de Charné et rappelle à chaque fidèle la puissance d’intercession de Marie auprès de Son divin Fils.

L’épidémie de la Chapelle-Janson en 1676

Ainsi, l’épidémie qui eut lieu à la Chapelle-Janson en 1676 : c’est sans doute celle qui a le plus marqué les mémoires. Une plaque en marbre, offerte par les paroissiens, attestait de leur reconnaissance à Notre-Dame de Charné de la grâce obtenue pour la fin du fléau mais elle a disparu après une campagne de travaux. En moins de trois mois, d’août à novembre 1676, la contagion avait fait près de deux cents morts, comme nous l’indiquent les registres paroissiaux.  Les habitants vinrent en pèlerinage chaque 25 août à Charné pour offrir lors d’une messe d’action de grâce un cierge votif à la Sainte Vierge afin de la remercier. La population se regroupait à l’entrée d’Ernée et traversait la ville en procession depuis le quartier des Chauffaux jusqu’à la chapelle en louant la Vierge et en chantant fervemment, avec l’Ave Maria et le Magnificat, des couplets qui nous sont restés : « […] Ah ! Préservez / La ville d’Ernée / Et la Chapell’-Janson / D’la contagion ! ».

Le pèlerinage est interrompu lors de la Révolution française puis reprend dès la restitution au culte catholique de la chapelle en 1808 jusqu’en 1824, date à laquelle il est supprimé par l’évêque de Rennes, à la demande du clergé de la Chapelle-Janson qui déplorait les débordements occasionnés. Et pour cause, un certain nombre de ses paroissiens qui, épuisés par une vingtaine de kilomètres de marche (aller-retour) sous la chaleur de l’été et ayant respecté durant tout le jour le jeûne eucharistique, se laissaient aller lorsqu’ils rentraient à la boisson de façon démesurée et à un dîner trop copieux au regard de la frugalité et de la sobriété que la circonstance obligeait.

Une lettre de l’abbé Joseph Fourmond, recteur de la Chapelle-Janson, répondant à son confrère d’Ernée, le curé Germond, nous en apprend davantage sur les circonstances de ce pèlerinage. Nous en reproduisons ici quelques lignes (cette lettre, datée du 30 juillet 1863 est donnée dans son intégralité par Dom Le Coq dans sa monographie de Notre-Dame de Charné) :

« Je ne connais que le fait d’une procession annuelle, qui a eu lieu jusqu’à la Révolution et qui s’est continuée jusqu’en 1824, époque où Monseigneur Mannay, évêque de Rennes, à la demande de M. Jambin, recteur de la Chapelle-Janson, et de M. Tirel, vicaire, supprima la procession à Charney [sic !], à cause des abus qu’elle entraînait, et fixa au jour Saint-Louis l’office qui devait remplacer cette procession. Un cierge, produit des quêtes faites parmi les fidèles (et que l’on portait autrefois à Charney où il était offert à Notre-Dame du lieu), est béni avant la messe, placé auprès de la statue de notre Vierge, et y brûle toute l’année à la grand’messe et aux vêpres. Les habitants sont très exacts à cet office, où il y a bénédiction du Très-Saint Sacrement, obtenue depuis peu par moi de Monseigneur l’Archevêque. Une chose qui est incontestable, c’est que les épidémies ne sévissent peu ou point sur notre paroisse. Il y a eu des mortalités décimant les localités voisines : la dysenterie, le choléra, la fièvre typhoïde, le croup, et nous n’avons point eu à en souffrir : la mortalité n’a pas varié ou presque pas, et les cas de ces épidémies ont été très rares parmi nous. Nous attribuons, et avec raison, à la protection de notre très Sainte Vierge cette préservation ; aussi mes paroissiens ont une très grande dévotion à Marie sous le nom de Notre-Dame de Charney, à laquelle ils rendent hommage en offrant à la Vierge de la paroisse le cierge ex-voto qu’ils payent tous les ans. Je crois que c’est en l’année 1676 que fut fait ce vœu ; je le pense, parce que cette année est remarquable par une mortalité effrayante : depuis le mois d’août jusqu’au mois de novembre, on compte cette année-là près de deux-cents décès. »

Malgré la commutation du vœu par une célébration à la Chapelle-Janson, le pèlerinage a, depuis quelques années, pu reprendre à chaque fête de Saint Louis.

Profitant de l’épisode de la Chapelle-Janson, Monseigneur de Tressan, évêque du Mans de 1671 à 1712, impose au clergé d’Ernée cinq processions annuelles pour honorer Notre-Dame de Charné. Elles se sont longtemps perpétuées. La première devait se tenir chaque Lundi de Pâques, la deuxième lors de la fête de saint Marc, la troisième lors du lundi et du mercredi des Rogations, la quatrième au jour de l’Ascension (reportée ensuite à l’Assomption) et enfin, la dernière, lors de la fête des défunts, le 2 novembre.

Sur un vitrail du début du XXe siècle (fenêtre gothique du transept nord), nous pouvons admirer une belle évocation des grâces reçues par Notre-Dame de Charné. Outre la procession par les habitants de la Chapelle-Janson, figure aussi à droite celle de Saint-Pierre-des-Landes, et à gauche, la représentation de l’incendie de la Rue-Neuve d’Ernée, dont nous parlons ci-après. Au centre, honneur est fait à Anne Vauloup, qui, après l’avoir rachetée en 1808, offre Charné aux pauvres et restitue la chapelle à l’Eglise catholique.

L’incendie de la Rue-Neuve à Ernée en 1756

En 1756, un incendie se déclare dans la Rue-Neuve (actuelle rue Amiral-Courbet), l’une des voies principales de la ville, tout juste tracée pour faciliter la circulation et où s’installe dans de grands hôtels en granit une grande partie des bourgeois qui occupent les charges clefs dans l’administration municipale et judicaire de la cité. Les habitants, craignant que les flammes ne se propagent et ruinent une partie de la ville, s’agenouillent et supplient Notre-Dame de leur venir en aide : le feu se calma et put vite être maîtrisé. L’inscription « Marie, notre Mère, nous sauva d’un incendie », qui surmonte une petite statue de la Madone, nous indique encore aujourd’hui la demeure (au n° 40) dans laquelle l’embrasement a commencé.

Le croup à Saint-Pierre-des-Landes en 1861

En 1861 et 1862, environ trois cents habitants de la contrée meurent, victimes d’une épidémie de croup (d’angine diphtérique dirions-nous aujourd’hui) : avant Chailland et Andouillé, les communes de Luitré, de Juvigné et de Saint-Pierre-des-Landes sont les plus touchées. La Chronique de l’Ouest rapporte qu’il « se trouvait à peine un hameau qui n’eût à porter le deuil ». Le 30 mai 1861, près de mille deux cents habitants désemparés de cette dernière paroisse, guidés par leur curé, l’abbé Charles Ricou, se rendent en pèlerinage à Charné pour demander la fin du fléau. Pieds-nus dit-on, bravant la pluie, ils viennent en larmes implorer la Madone, récitant avec ferveur leur chapelet et les Litanies de Lorette : « Salus infirmorum, ora pro nobis ! ». Leurs supplications ont été exaucées, comme nous l’apprend un ex-voto de marbre encore visible de nos jours sur le pilier sud-est du transept :

« La paroisse de Saint-Pierre des Landes accompagnée de son curé Monsieur Ricou se rendit deux fois en procession à N.D. de Charné et offrit un ciboire à la Sainte Vierge pour une épidémie qui sévissait : le mal a cessé aussitôt. ».

Ce ciboire en vermeil a été apporté lors d’une seconde procession, qui eut lieu le 13 septembre 1862. Dans leur église, les paroissiens de Saint-Pierre-des-Landes commémorèrent longtemps l’anniversaire de cette procession, chaque dimanche suivant celui de la Nativité de Marie, pour la remercier de son intercession.  

Par ailleurs, la même année 1862, les fermiers de Montenay sont inquiets pour leurs récoltes, qu’une invasion de vers blancs s’apprête à ruiner. Ils s’en remirent à la bonne Vierge de Charné et la foule accompagnée de son curé se transporta à Charné pour y célébrer la Sainte Messe. Ils furent promptement entendus : les moissons furent tout de même bonnes cet été-là.

Une lithographie réalisée par le Baron de Wismes vers 1860 nous permet de mieux imaginer l’intérieur de la chapelle de Charné à l’époque de la contagion de Saint-Pierre-des-Landes. Quelques fidèles y sont représentés, agenouillés devant Notre-Dame.

La sécheresse de 1870 dans le pays d’Ernée

En juillet 1870, une sévère sécheresse accable cette fois-ci les habitants d’Ernée, de Montenay, de Juvigné, de Larchamp et de Montaudin. Les paroisses craignent que si elle dure, les décès s’accumulent et que les récoltes soient mauvaises. De nouveau, elles invoquent leur bienveillante Mère de Charné et se rendent à son sanctuaire lors de plusieurs pèlerinages. Tout à fait au même moment, l’empereur Napoléon III déclare la guerre au royaume de Prusse, le 19 juillet. Avant de quitter leurs familles pour le front, les soldats se transportent aux pieds de la Madone de Charné pour se placer sous sa protection et durant leur absence, leurs proches viennent implorer le secours de la Vierge. La population d’Ernée s’est ainsi trouvée assez préservée du feu de la guerre. Une nouvelle fois, elle vient exprimer sa gratitude à Notre-Dame. A titre d’exemple, nous pouvons toujours lire, dans la chapelle, la plaque en marbre suivante :

« Reconnaissance A Notre-Dame de Charné qui m’a exaucé et protégé des fureurs de la guerre de 1870. Un ancien sous-officier »

De fait, sur l’ensemble des hommes mobilisés, seuls 96 soldats furent tués au combat ou morts de leurs blessures.  La Semaine Religieuse de Laval nous indique combien l’année qui suivit connu une grande effervescence à Charné, jamais vue auparavant : les pèlerins affluent par milliers, les grâces rendues à la Vierge se multiplient, et la procession lors de la fête de l’Assomption de 1872 se tint avec une « dévotion très émouvante ». Nous ne revenons pas ici en détail sur ces évènements : ils feraient l’objet d’un sujet à eux seuls !

Quelques années auparavant, Notre-Dame de Charné avait déjà porté son tendre regard sur M. Cruchard, instituteur d’Ernée. Mobilisé lors de la Guerre de Crimée, il est au siège de Sébastopol en 1855. Tandis qu’un bastion explose, il est miraculeusement soustrait du péril et survit. Pour remercier Notre-Dame qu’il avait invoquée, il offre à son retour une toile, copie de L’Assomption (dite L’Immaculée de l’Escorial), tableau baroque du peintre espagnol Bartolomé Esteban Murillo (v. 1660).