Le numérique et nos enfants

In Vivre Marie
Bulletin de l’Amicale des Petits-Frères de Marie n°1?5 – Septembre 2019.

Vous ne trouvez pas un parent, pas un, qui ne se plaigne de la place des écrans chez ses enfants, et au sein de la famille. Pour en déplorer un usage excessif d’une part, et toutes sortes de détournements malsains d’autre part (harcèlement sur les réseaux sociaux, contenus pornographiques, rumeurs absurdes … ).

La question fréquemment posée est : comment faire en sorte que nos enfants ne soient pas victimes, mais de vrais acteurs autonomes et responsables dans leur usage des écrans ? Cependant, avouons : les premiers acteurs éducatifs, ce ne sont pas nos enfants, mais nous, parents ! Cette question reflète donc le désarroi de nombre d’entre nous. Désarroi de regarder nos enfants absorbés par leurs écrans, écrans que nous leur avons achetés et procurés nous-mêmes : d’ailleurs leur premier smartphone, c’était le nôtre, non ? Nous nous amusions de le voir si vite et bien déverrouiller l’écran pour retrouver ses amis Tif et Bouzou dégommant des fraises Tagada.

Couveuse à déprime, irritabilité, perte de sommeil

Quelques années plus tard, nous nous plaignons de le voir greffé à son smartphone du matin au soir, de ne plus entendre un bruit dans une maison où chacun est scotché sur son lit, YouTube en intraveineuse. La réalité, c’est que nous avons fait entrer dans nos maisons une machine à leur faire prendre du poids, à les priver de sommeil et à dormir en classe, à brouiller le fil de la pensée discursive, une couveuse à déprime, irritabilité, et toutes sortes de freins qui pénalisent la réussite scolaire et la socialisation. Toutes les études sur l’impact d’un usage excessif sont unanimes. Et quand les notes à l’école ne s’en ressentent pas trop, nous poussons un grand ouf de soulagement, comme si nous avions sauvé les meubles, comme si une note de maths pouvait racheter les heures passées sous hypnose dans un canapé alors qu’il fait beau dehors, et que le monde est grand.

Pas de télé dans les chambres, ni téléphone

Les conseils donnés pour inverser la donne sont simples et connus de tous, ils relèvent d’une diététique des écrans : pas de petits devant la télé le matin, pas de smartphone avant l’âge où il a objectivement besoin de téléphoner pour des raisons de sécurité, pas de smartphone à table, pas de télé dans les chambres, pas d’ordi dans les chambres (vous ne dormez pas au bureau … pourquoi eux ?) et après le dîner tous les smartphones sont à la recharge au salon. Pour un ado, ça se résume en quatre phrases : pas d’écran à table, pas pendant que je te parle, pas pendant que tu travailles, pas dans ta chambre après le dîner. Et un geste : voilà une montre, en plus elle fait réveil.

Mais les interdits sont très difficiles à faire respecter pour une raison logique : comment leur interdire l’usage des gadgets que nous leur avons acheté ?

Et nous parents, que faisons-nous ?

C’est le cœur même de notre éducation que nous sommes appelés à refonder, et ce sont nos comportements que nous avons en premier à réformer avant ou au lieu de nous focaliser uniquement sur celui de nos enfants. En fait, l’usage des écrans est un usage familial. Les pratiques numériques de nos enfants sont le cruel révélateur de notre investissement et de notre autorité de parent. Ayons le courage de nous reposer les bonnes questions : est-ce que je réponds au téléphone à table ? Est-ce que je consulte une notification quand un des mes enfants me parle ? Est-ce que je joue à Tagadacrushtout en surveillant l’heure du bain ? Si c’est oui, alors ils auront bien vite compris que ce qu’ils vivent est moins important que ce qui se passe derrière un écran … que sa vie à lui vous intéresse secondairement. Comment apprendra-t-il à chercher son propre bien si règne en lui l’impression qu’il vaut moins que … tout le reste, FIFA et Tagada-crush compris ?

Un défi gagnable : être avec eux

Ayons le courage de réinvestir le temps que nous devons à nos enfants, parce que qu’ils n’ont que nous comme père et mère, et que le temps passé à les élever nous est compté : il est ado ? Dans peu d’années il aura quitté la maison et ce temps ne reviendra pas, le temps presse. Toute une partie de notre temps leur est dû : c’est un défi immense auquel nous sommes appelés et que nous devons relever. Si nous ne le relevons pas, notre diététique des écrans ne prendra pas plus que la lecture des pages régimes d’un journal du dimanche. Ce défi est gagnable pour une raison simple qui est la suivante : l’enfant n’obéit pas, il imite. Ce qui veut dire : nous remettre à bricoler, ou à dessiner, ou à cuisiner, sortir des marteaux, des pinceaux, ou des sécateurs, vous verrez qu’ils vous suivront, ou qu’ils finiront par trouver eux aussi un objet à bidouiller. Ce qui veut dire : nous remettre à lire, à chanter ou à danser. Non seulement leur proposer des activités, et les accompagner, mais aussi les intégrer aux nôtres. Ce qui veut dire se remettre avec eux à bouger son corps : les injonctions « sors un peu, il fait beau, fais donc un jeu de société, et appelle des amis » ne marchent pas et ne marcheront probablement jamais.

Un appel profond à être des éducateurs

En revanche se mettre aux échecs pour les apprendre à un garçon de huit ans, ça marche. Acheter un mah-jong ou un jeu de go et apprendre à y jouer pour y intéresser une fille qui passerait volontiers sa vie devant des séries chinoises ou coréennes, ça marche. Et pendant ce temps, ils ne seront pas sur Netflix. Ne prenons pas notre situation comme une simple gestion provisoire de crise, mais comme un appel profond à nous remettre face à notre rôle passionnant (et si vite passé !) d’éducateur : nos enfants, en nous obligeant à œuvrer à leur croissance, feront de nous de fiers adultes.

Et s’ils passent autant de temps devant des jeux vidéo aux scénarios apocalyptiques, c’est qu’au fond d’eux résonne un appel masqué ! Dont le contenu est le suivant : « Tu es un citoyen du ciel, la vraie vie va encore plus loin ». Ils en ont l’intuition et l’expérimentent jusque dans les arrières mondes explorés en imagination. Alors ne nous résignons pas, mais faisons-les entrer dans les récits et témoignages qui font vibrer : celui du Salut, la passionnante histoire de Dieu présent et actif dans leur vie, prêt avec eux à faire de leur vie une grande aventure.

Jeanne LARGHERO