« La sobriété heureuse, selon le Pape François »

Mercredi des Cendres 17 février 2021

Le mot sobriété (sobrietas en latin) – est formé d’un préfixe – se –, qui veut dire « à l’écart de » et du mot ébriété (ebrietas en latin), qui veut dire l’ivresse produite par l’alcool.  La so-briété, c’est la qualité de celui se tient à l’écart de l’ébriété, celui qui se tient à l’écart de l’ivresse produite par l’alcool.

Cette ivresse produit une forme de gaieté et on aime bien caricaturer les personnes qui sont rendues gaies par l’alcool. Et on sait bien aussi que celui est dépendant de l’alcool se trouve tout triste, quand il n’a son petit verre…

Dans sa lettre encyclique Laudato Si’, publiée en 2015, sur la sauvegarde de la maison communele Pape François emploie à deux reprises l’expression « sobriété heureuse ».

A la lumière de l’étymologie, cette « sobriété heureuse » apparaît comme une alliance de mots contradictoires, ce que l’on appelle un oxymore… Avec la « sobriété heureuse » la joie associée à la sobriété n’est pas celle que produit l’ivresse…

Écoutons ce que dit le Pape aux n°224 et 225 : « Il n’est pas facile de développer [une] saine humilité ni une sobriété heureuse si nous nous rendons autonomes, si nous excluons Dieu de notre vie et que notre moi prend sa place, si nous croyons que c’est notre propre subjectivité qui détermine ce qui est bien ou ce qui est mauvais. […] Aucune personne ne peut mûrir dans une sobriété heureuse, sans être en paix avec elle-même. »

Pour mieux comprendre l’invitation qui nous est faite, on peut revenir au n°126 :

 « Recueillons aussi quelque chose de la longue tradition du monachisme. Au commencement, il favorisait, d’une certaine manière, la fuite du monde, essayant d’échapper à la décadence urbaine. Voilà pourquoi les moines cherchaient le désert, convaincus que c’était le lieu propice pour reconnaître la présence de Dieu. Plus tard, saint Benoît de Nurcie a proposé que ses moines vivent en communauté, alliant la prière et la lecture au travail manuel (“Ora et labora’’). Cette introduction du travail manuel, imprégné de sens spirituel, était révolutionnaire.

On a appris à chercher la maturation et la sanctification dans la compénétration du recueillement et du travail.

Cette manière de vivre le travail nous rend plus attentifs et plus respectueux de l’environnement, elle imprègne de saine sobriété notre relation au monde. »

Sans parler encore de « sobriété heureuse », le Pape François nous invite à couper avec les idoles de monde contemporain, un peu comme les moines essayaient d’échapper à la « décadence urbaine ».

Dans un monde où la publicité attise sans cesse notre fringale consumériste, ce retour à la sobriété est un effort parfois coûteux.

Le but n’est pas simplement de se priver pour se priver, mais de voir que le vrai bonheur se trouve ailleurs que dans la consommation effrénée.

C’est ce que le Pape explique au n°222 : « L’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur et empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment.

En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup plus de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu.

C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs. » Il s’agit donc de prendre conscience que nos passions et nos désirs, s’ils s’arrêtent aux choses de la terre, ne peuvent pas nous conduire au bonheur durable.

Tôt ou tard, nous serons déçus, car il nous faudra bien un jour tout quitter : les êtres que nous aimons, les activités que nous aimons, les services ou que nous rendons ou les ministères peut-être que nous aurons reçus, notre maison, notre richesse, les petites douceurs de la vie, et même les plus petites choses auxquelles nous sommes attachés.

Avec son expression radicale, « vanité des vanités, tout est vanité », c’est-à-dire « vide » le livre de l’Ecclésiaste nous invite à nous détacher, sans pour autant sombrer dans l’indifférence ou le désenchantement…

Il y a là une attitude intérieure qui va plus loin que le simple jeûne du péché : Dieu, tout à coup, s’invite dans nos choix et nos discernements et nous invite à voir plus loin…

C’est ainsi que Thérèse de Lisieux, au début de sa conversion dans le fond de son carmel, laisse monter une prière impressionnante : « Je sentais, dit-elle, […] le désir de n’aimer que le Bon Dieu, de ne trouver de joie qu’en Lui, souvent pendant mes communions, je répétais ces paroles de l’Imitation : “Ô Jésus ! douceur ineffable, changez pour moi en amertume, toutes les consolations de la terre…” Cette prière sortait de mes lèvres sans effort, sans contrainte, il me semblait que je la répétais, non par ma volonté, mais comme une enfant qui redit les paroles qu’une personne amie lui inspire »[1]

 Il n’y a pas simplement une purgation des passions qui sont les nôtres, mais encore une véritable illumination intérieure qui nous ouvre à une plus grande union à Dieu.

Et on retrouve ici un chemin de croissance spirituelle bien marqué dans la tradition chrétienne : purgation des passions illumination du cœur union de l’âme à Dieu… Le changement en amertume des consolations de la terre ouvre Thérèse plus décidément encore à la lumière de Dieu…

Et cette lumière va transfigurer son regard et dilater sa charité. C’est une illumination intérieure : « Par ta lumière nous voyons la lumière… », dit le psaume 35. Il s’agira d’être bien là, ici et maintenant, présents au monde et aux autres, mais dans une attitude qui nous rend disponibles pour découvrir comme en transparence, la présence du monde à venir et Dieu lui-même qui vient jusqu’à nous.

C’est ainsi que l’on peut comprendre le n°223 de l’encyclique du Pape François : « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; car, en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples.

Ils ont ainsi moins de besoins insatisfaits, et sont moins fatigués et moins tourmentés. On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière.

 Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie. » 

Vous le savez, le Carême, chaque année, nous invite à entrer en résonance avec l’initiation vécue par les catéchumènes.

Pendant 40 jours, en raccourci, nous pouvons demander : la grâce de vivre quelque chose du détachement de nos passions… la grâce de vivre aussi quelque chose de l’illumination du cœur… Et puis, à la mesure où en vérité nous pouvons dire : « sans te voir nous t’aimons », nous pouvons demander la grâce de vivre quelque chose de l’union de l’âme et de la communion intimes avec Dieu.

[1] Ms A 36 v