« Il faut que tu t’occupes de mes deux sœurs »

Qu’on me permette d’évoquer une figure inoubliable qui reste comme un éblouissement dans les quatre années que j’ai vécues à Madagascar, en côtoyant la misère et ses ténèbres. Un matin, en sortant tôt du séminaire de Fianarantsoa, avec la fidèle 205 que mes paroissiens de Boissy avaient eu la gentillesse de faire transporter dans la grande île, j’ai vu un gamin de 10 ans qui se tenait là, à la porte. Je partais pour célé­brer la messe de 6 heures dans une communauté de religieuses.

L’enfant s’est mis devant la voiture pour m’obliger à m’arrêter et m’a lancé : « Mon père, il faut que tu t’occupes de mes deux sœurs. Elles sont malades, et il n’y a personne pour les soigner. » Je lui réponds : « Je vais dire la messe, monte dans la voiture, et après on ira. » J’arrive donc ensuite à la maison avec une religieuse, et nous voyons les deux petites filles dans un état terrible, dévorées par… la lèpre, la gale… je ne le sais même pas. La mère se tenait là, seule, pas de père. Dans l’unique pièce, il n’y avait rien… que de la terre battue. Le garçon s’appelait Sidonie, un prénom de fille chez nous, plutôt.

J’emmène les trois enfants chez des religieuses congolaises, dans un dispensaire proche de la ville. Je leur confie les petits, elles en prennent soin et viennent à leur tour à la maison, pour voir le cadre et établir le lien avec la mère. Puis, en relation avec les sœurs, nous cherchons des solutions pour accom­pagner cette petite famille et trouver un peu d’argent. Je contacte des familles françaises : 50 ou 60 francs de l’époque, par mois, suffisaient pour que tout le monde puisse manger, aller à l’école avec un vêtement décent. Leur vie reprend, les sœurs, admirables, veillent sur tout. Il est facile d’avoir confiance en elles car elles voient tous les détails. À l’école, Sidonie devient le pre­mier de la classe, entre chez les scouts. Un ou deux ans plus tard, lorsque je suis rentré en France, tout était bien organisé. Les sœurs m’envoyaient les bulletins de notes et quelques photos de la famille. Mais lorsqu’il a eu 15 ans, Sidonie est mort brutalement, fauché par un camion dans la ville de Fianar.

Quand les sœurs m’ont appris cela, je me suis mis à penser que le jour où j’arriverai aux portes du para­dis, c’est certainement Sidonie qui m’ouvrira. Personne n’a fait attention à lui, peu de monde s’en souvient, sauf les plus proches… Mais l’incroyable énergie de la charité de ce petit frère m’a bouleversé et ne me quittera jamais. « Il faut absolument qu’on prenne soin de maman, de mes sœurs ! » De tels événements, de telles figures nous aident à garder les yeux ouverts, pour découvrir les lumières qui nous entourent et com­prendre l’exigence du regard qui appelle à l’aide. Ces points de lumière, chacun de nous en a, et personne alentour ne les connaît. Ils donnent à nos cœurs une  clarté tellement vive qu’elle suffit pour traverser toutes les ténèbres.

Cardinal Philippe BARBARIN, En mon Âme et Conscience,

Paris, Plon, 2020, 307 pages, p.287-288.