L’Épiphanie ou la royauté, la puissance et l’empire de Dieu

 

C’est par ces mots « Voici venir le Seigneur souverain, Il tient en main la royauté, la puissance et l’empire. » que s’ouvre la messe de l’Epiphanie. Serait-ce une célébration à caractère triomphaliste qui nous attend ? Ce serait surprenant alors que l’Église se trouve marginalisée dans une société sécularisée et par des faits de pédocriminalité qu’elle a tardé à reconnaître. Pour comprendre ces trois mots, le père Paul Trocherie nous invite à ouvrir avec lui, l’évangile du jour : le récit des mages dans l’évangile de saint Matthieu.

« Jésus étant né à Bethléem au temps du roi Hérode le Grand, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent « où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » Mt2,1)

Un contexte historique

La première personne nommée est Hérode le grand, roi connu pour sa cruauté. Roi qui s’est imposé à Jérusalem grâce au soutien de l’empereur de Rome. Tellement obnubilé par la peur que quelqu’un lui ravisse sa place il fit exécuter ceux qui auraient pu chercher à le renverser. Il n’a pas hésité, par exemple, à faire étrangler deux de ses fils.

Les secondes personnes nommées sont « des mages venus d’Orient » dont la traduction liturgique de la Bible dit qu’ils étaient des « savants initiés à l’observation des astres plutôt que des magiciens ». A la différence de la tradition qui s’est développée à leur propos, y compris la « galette des rois », Matthieu ne mentionne ni leur nombre, ni leurs noms, ni leurs âges et ne dit à aucun endroit qu’ils étaient rois. A deux reprises le récit mentionne « l’Orient », Signe que ce roi ne serait pas réservé aux seuls Juifs ?

Quand les mages rencontrent le sauveur

Les mages ont suivi l’astre pour vénérer ce roi et se sont retrouvés à Jérusalem où leur arrivée a semé la panique puisque Jérusalem avait déjà son roi, Hérode le grand. Pas question pour lui de laisser en vie un nouveau-né qui chercherait, tôt ou tard, à le supplanter. Après s’être informé auprès des autorités religieuses du temple, Hérode oriente les mages vers Bethléem en leur demandant de s’arrêter à leur retour pour que lui aussi aille se prosterner devant l’enfant alors que son projet était de le faire périr ainsi que le dira la suite du récit : le massacre des saints Innocents. En sortant de Jérusalem, les mages ont retrouvé l’étoile et, dit le récit « quand ils virent l’étoile ils se réjouirent d’une très grande joie. » Cette étoile n’avait donc pas fini sa mission, elle voulait les orienter vers quelqu’un qui n’avait rien de commun avec Hérode. Elle appelait les mages à se laisser surprendre.

Ils arrivent à Bethléem et voient « l’enfant avec Marie sa mère ». Ne manque-t-il pas quelqu’un sur la photo de famille ? Où est donc passé Joseph ? Peut-être que le pape François nous en donne la raison dans sa lettre apostolique « AVEC UN CŒUR DE PÈRE » quand il écrit que Joseph a été un « père dans l’ombre. » S’il avait reçu lui-même les mages, ceux-ci auraient pensé trop vite qu’il était l’interlocuteur qu’il leur fallait : c’est Joseph qui aurait à gérer leurs trésors destinés au tout petit, c’est lui qui aurait à assurer son éducation et à trouver une école digne de lui s’il devait régner un jour sur Jérusalem. Le risque était qu’ils pensent à l’avenir du bébé sans voir le bébé lui-même. Mais Joseph savait que « chaque enfant porte un mystère, un inédit qui peut être révélé seulement avec l’aide d’un père qui respecte sa liberté. » Joseph s’est effacé car il avait déjà perçu que Jésus, et Jésus seul, pouvait éclairer les mages au mystère de Dieu. Et c’est ce qui advint : devant l’enfant ils sont littéralement « tombés à ses pieds ». Ils ont vu que leurs trésors composés de pierres précieuses et de parfums censés flatter l’ego d’un roi n’étaient rien à côté du regard que le bébé posait sur eux. Renversement des hiérarchies auxquelles ils se soumettaient jusqu’alors. Découverte d’une royauté qu’ils n’auraient jamais soupçonnée : la royauté de la grâce que Jésus leur apportait. Quand ils se relevèrent, ils étaient changés : « ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. »

Vers un chemin de conversion

Changer de chemin, réorienter sa vie, cela porte un nom : se convertir. Devant Jésus les mages ont découvert que l’enfant les libérait de l’obligation de retourner chez Hérode et de toute soumission servile à ceux qui lui ressemblent. Jésus venait de leur ouvrir un chemin de foi et de liberté car c’est leur attachement à Jésus qui les rendrait libres.

L’évangile de Luc, qui ne dit rien des mages, raconte cependant un fait similaire. Au temple de Jérusalem, au moment où le vieillard Syméon prend Jésus dans ses bras, il ne s’écrie pas « oh le joli poupon ! », il proclame « Maintenant, Seigneur, tu peux laisser s’en aller ton serviteur car mes yeux ont vu ton Salut ». « Maintenant », c’est-à-dire qu’il a vu que Jésus lui donnait place dans son regard innocent, il a vu que sa mort prenait un sens nouveau : un avenir en Jésus.

Découvrir la royauté de Dieu

Qu’est-ce que le récit de Matthieu, rédigé avec une intention catéchétique, fait découvrir de la royauté, de la puissance et de l’empire de Dieu ? Les mages venaient d’Orient, c’est-à-dire d’une contrée païenne. En Jésus ils ont vu que la royauté de Dieu ne se limitait pas à un seul pays ni à imposer des lois mais à libérer des personnes de leurs égarements en ne leur donnant qu’une seule loi : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». (Jean 13 ,24) Son empire s’est révélé être le cœur de toute personne à travers le monde qui accueille et met en œuvre sa loi. Sa puissance est sa capacité à faire germer sa loi dans les cœurs de pierre les plus « hérodiens ». Jésus ne fera que cela (mais c’est divin !) tout au long de sa vie, y compris jusqu’à sa mort sur la croix.

Un récit appelé à devenir le nôtre, oui mais comment ?

Le récit des mages ne nous rejoint-il pas dans notre actualité en suscitant des questions ? Par exemple, de quel roi nous faisons-nous les sujets ? D’un roi qui nous assujettit (quand nous nous soumettons au culte de notre ego) ? A l’idolâtrie du pouvoir, l’envie du « toujours plus » ? Entêtement dans nos idées ? Culte de l’argent ?

Et l’expérience des mages, ne le faisons-nous pas aussi ? Que des joies inattendues nous sont offertes quand nous nous tournons vers ceux qui sont « comptés pour rien », marginalisés, demandeurs d’asile ou autres ? N’est-ce pas quand nous manifestons notre bienveillance envers eux, que nous pouvons dire en vérité, à la suite des mages, « offrir c’est aussi recevoir » ?

De plus, le geste des mages devant Jésus ne peut-il pas évoquer un événement récent qui s’est déroulé dans un tout autre contexte : l’acte de repentance des évêques à Lourdes face au visage d’un enfant avec une larme sur la joue ? les évêques agenouillés, sans mitres sur leurs têtes, reconnaissaient que les enfants abusés leur demandaient de renoncer à leur manière trop souvent « systémique » d’exercer leur mission. Démarche de conversion.

Comment vivre cette épiphanie dans l’Eglise ?

En effet, comment la vivons-nous en Eglise cette épiphanie, manifestation de Jésus à tous les peuples ? Restons-nous entre gens de mêmes sensibilités ou l’Eglise nous conduit-elle vers des personnes de sensibilités, milieux sociaux, culturels ou d’origine ethniques différents des nôtres ? Quelle expérience synodale nous fait vivre notre diocèse ?

Finalement, comment les mots de la messe de ce jour prennent-ils en compte la manifestation de Jésus aux mages ? Dans la prière d’ouverture, la prière sur les offrandes, la préface et la prière après la communion, il est bien question d’étoile, d’illumination, d’immortalité mais les mages ne sont pas nommés. Veillons à ne pas détacher des mots tels que « splendeur… pouvoirs… gloire… exploits… immortalité… » de ce que les mages ont vécu concrètement. Jésus, Dieu fait homme, ne nous décline pas son identité d’abord à l’aide de concepts mais dans sa manière de faire route avec les hommes.

L’épiphanie de Jésus ne se réduit pas à un seul jour du calendrier, elle se réalise dans toutes les étapes de sa vie que nous proclamons dans le « Je crois en Dieu » mais également, en dehors de la messe, quand nous égrenons les dizaines du chapelet : mystères joyeux, lumineux, douloureux et glorieux. C’est en le suivant jusque sur sa croix que Jésus nous manifeste sa gloire, celle que nous chantons à l’anamnèse après le récit de l’institution de l’eucharistie : « Sauveur du monde, sauve-nous ! Par ta croix et ta résurrection, tu nous as libérés ! »

La liturgie n’a pas pour autant perdu les mages en cours de route car au moment de l’envoi, la bénédiction solennelle nous invite à « rejoindre le pèlerinage des mages ». Avec eux, bon pélé à tous.

P. Paul Trocherie

Saint-Joseph-des-Champs – Entrammes

Vitrail de l’Epiphanie

Chapelle St Joseph des Champs

Entrammes

Joseph « père dans l’ombre » s’est retiré derrière Marie pour laisser les mages se placer sous le regard de Jésus. Ses mains, l’une sur sa poitrine et l’autre sur l’épaule de Marie attestent que son retrait n’est pas un abandon de son foyer mais s’inscrivent dans sa mission paternelle.