En attendant des jours meilleurs

Lettre de Mgr Thierry SCHERRER
à tous les catholiques de la Mayenne

Mgr Scherrer confirmation

 

Laval, le 11 mai 2020

 

Chers frères et sœurs, mes amis,

Cela fait plusieurs semaines déjà que nous sommes mis à l’épreuve d’une pandémie, celle du Covid-19, qui sévit à l’échelle de la planète entière. Il a suffi d’un microbe de rien du tout, mais d’une virulence extrême, pour gripper l’économie et stopper net la course effrénée d’un monde lancé à toute allure comme un train à grande vitesse. Nous avons pris tout à coup conscience que nous n’étions pas invulnérables, que nous ne pouvions pas simuler indûment le jeu de la toute-puissance, que notre humanité était traversée par la faiblesse et la fragilité. Au sein de nos familles et de nos communautés chrétiennes, certains n’ont été touchés que légèrement par le virus ; d’autres, en revanche, ont été atteints plus gravement, jusqu’à connaître la douleur de la perte d’un proche. Je voudrais leur dire combien ma pensée et mon affection les rejoignent.

« Réveille-toi Seigneur ! »

Face à cette agression aussi subite qu’inattendue, des questionnements ont surgi : pourquoi une telle épreuve alors que tout semblait aller bien ? Dieu serait-il la cause de ce mal sournois qui nous assaille ? Quel sens donner à ces événements déroutants ?

Ce sont là des questions bien légitimes. Nourrie de la Tradition de l’Église, notre foi chrétienne affirme toutefois : Dieu ne « crée » pas le mal, Il ne « cause » pas le mal, Il ne « veut » pas le mal. Dieu, en revanche, peut « permettre » qu’il y ait des maux afin d’en faire sortir un bien plus grand pour le salut des hommes. On connaît la parole fameuse de saint Augustin dans l’Enchiridion : « Dieu a jugé meilleur de tirer le bien du mal que de ne permettre l’existence d’aucun mal » (n. 421). Il y a donc certainement un enseignement à recevoir de la crise sanitaire qui nous affecte qui soit aussi un appel à la conversion. Notre Pape François a été l’un des premiers à se livrer à cet exercice. C’est dans l’homélie qu’il a donnée lors de la veillée de prière du 27 mars dernier à la basilique Saint Pierre. Il commentait le beau récit de la tempête apaisée dans l’évangile de saint Marc (4,35-41) : « Seigneur, ce soir, ta Parole nous touche et nous concerne tous. Dans notre monde, que tu aimes plus que nous, nous sommes allés de l’avant à toute vitesse, en nous sentant forts et capables dans tous les domaines. Avides de gains, nous nous sommes laissé absorber par les choses et étourdir par la hâte. Nous ne nous sommes pas arrêtés face à tes rappels, nous ne nous sommes pas réveillés face à des guerres et à des injustices planétaires, nous n’avons pas écouté le cri des pauvres et de notre planète gravement malade. Nous avons continué notre route, imperturbables, en pensant rester toujours sains dans un monde malade. Maintenant, alors que nous sommes dans une mer agitée, nous t’implorons : « Réveille-toi Seigneur ! » ». Et le pape de nous encourager alors à retourner à l’Essentiel : « Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement : le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres. »

Le souci du bien commun avant tout

Si le coronavirus met à mal la santé de millions d’hommes et femmes de par le monde, s’il a déjà causé la mort de plus de 260 000 d’entre eux, ses conséquences sont aussi d’ordre moral et spirituel. Chrétiens, nous souffrons d’être privés du bénéfice spirituel des sacrements, à commencer par l’Eucharistie. Pour la première fois de notre histoire, nous avons fait cette expérience inédite et rude à la fois de devoir vivre chez soi les célébrations pascales. À cette occasion, les retransmissions radiophoniques ou télévisuelles ont été accueillies comme un réconfort et une bouffée d’espérance. Mais elles n’ont pas apaisé totalement la frustration bien légitime de ne pouvoir nous rassembler pour vivre notre foi communautairement avec nos frères. S’est ajoutée la contrainte d’un confinement à longue échéance que le Gouvernement a décidé de prolonger jusqu’à la date du 29 mai, avant-veille de la fête de la Pentecôte. Comme vous, je vis durement ces contraintes qui nous sont imposées et souffre avec vous des bouleversements que cela entraîne dans notre vie chrétienne au quotidien.

Un certain nombre de catholiques, parmi lesquels des prêtres (et même des évêques) ont réagi d’ailleurs assez vivement aux décisions du Premier Ministre le 28 avril dernier, exprimant leur incompréhension mêlée parfois de colère face à ce qu’ils considèrent comme une injustice. Du coup, des membres de la communauté catholique ont pu avoir l’impression d’être déconsidérés et mis sur la touche, comme si la dimension spirituelle et religieuse n’était pas jugée essentielle dans l’épanouissement de la personne humaine et la construction du corps social.

Quoi qu’il en soit, il nous faut bien admettre que la gestion de cette urgence sanitaire n’est pas chose facile pour les instances de l’État. Qui pourrait reprocher aux autorités politiques légitimement élues de prendre tous les moyens possibles pour lutter contre une pandémie gravement menaçante pour la vie des citoyens et dont bien des aspects échappent encore à la communauté scientifique ? Aussi devons-nous continuer à coopérer avec elles de manière intelligente et responsable tout en soutenant les catholiques dans leur foi. Nos aspirations, nos revendications, aussi légitimes soient-elles, doivent être purifiées dans la recherche du bien de tous, le souci du bien commun.

Vivre à plein la grâce de son baptême

En attendant, nous devons consentir à nous priver, pour un peu plus de deux semaines encore, de la communion sacramentelle faute de pouvoir nous rassembler dans nos églises pour participer à la messe. Je m’émerveille d’ailleurs de ce que cette période de confinement a pu produire de beaux fruits spirituels. Un grand nombre de chrétiens ont fait à cette occasion une véritable expérience d’être une Église domestique dans les maisons. Je pense à ces familles qui, à la faveur du confinement, si j’ose dire, se sont mises à prier pour la première fois ; je pense également au KT-maison organisé par le Service diocésain de la Catéchèse et grâce auquel des parents ont pu s’asseoir avec leurs enfants, partager et prier avec eux sous le regard de Dieu.

Que c’est beau ! J’ai à l’esprit encore ces temps si forts de prière vécus au cimetière à l’occasion des funérailles d’un proche : plusieurs familles ont dit aux prêtres et aux guides de funérailles leur vive gratitude pour ces célébrations plus sobres qu’à l’ordinaire, mais empreintes d’une belle et lumineuse espérance.

Un petit nombre d’entre vous, prêtres et fidèles laïcs, m’ont interpellé autour des messes dites «domestiques». J’ai pu leur partager ma grande réserve à ce sujet, comme aussi au sujet de la distribution de la Communion en dehors de la messe. Privatiser l’Eucharistie n’est pas conforme à la pratique liturgique normale, les églises restant les lieux habituels de célébration. Et comme, de toute manière, le nombre de participants ne doit pas excéder une dizaine, le risque existe de verser dans une sorte de favoritisme en triant ceux-ci sur le volet. Au lieu de donner à voir l’image d’une Église ouverte à tous, on privilégie un esprit de club. Aussi, je demande que les messes à domicile ne soient célébrées que pour des motifs d’urgence pastorale : une famille réunie autour de l’un des siens malade ou en fin de vie ; une situation de détresse particulière qui appelle le secours ponctuel des sacrements. Chaque curé aura soin de discerner au cas par cas de telles demandes. Je ne souhaite pas non plus que soient aménagés des points de distribution de la Communion au sein des paroisses ou en dehors. En soi, la Communion est indissociablement liée à la célébration elle-même de l’Eucharistie. Bien entendu, la Communion pourra être portée aux malades qui le désirent, selon ce que prévoit la plus antique tradition liturgique de l’Église.

Ne pas communier pour quelques semaines encore est une souffrance indéniable. Je sais ce qu’il en coûte à celles et ceux d’entre vous qui éprouvez plus durement que d’autres la faim du Pain de vie. Mais aussi douloureuse soit-elle, cette épreuve est une opportunité offerte à tous pour redécouvrir ce que ce sacrement de l’Eucharistie recèle de trésors cachés et nous préparer ainsi à le vivre avec une ferveur nouvelle dès que l’heure de la fin du confinement aura sonné. Comme l’a justement rappelé Mgr Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne, « nous vivons très temporairement ce que 150 millions de chrétiens – toutes confessions confondues – vivent habituellement parce qu’ils sont persécutés. Ce confinement est donc aussi une occasion de vivre en solidarité avec ces chrétiens qui sont dans l’impossibilité chronique de célébrer, ce qui ne les empêche pas de vivre leur foi » (La Croix du 30 avril 2020).

Dans le même sens, je crois important de rappeler que la dimension cultuelle de la vie chrétienne ne se réduit pas à la célébration de la liturgie et des sacrements. Bien sûr, la liturgie est la source de la vie du chrétien, mais la dimension cultuelle la déborde. Rendre un culte à Dieu, c’est lui offrir toute sa vie en sacrifice saint (cf. Rom 12,1) et s’attacher à faire sa volonté au jour le jour. C’est, davantage encore, avoir le souci de ses frères, à commencer par les plus pauvres et les plus fragiles, en leur portant une attention fraternelle et pleine d’amour. On peut être ainsi momentanément privé de messes et des autres sacrements, cela ne constitue pas un empêchement pour vivre à plein la grâce de son baptême. Dans l’existence d’un chrétien, vie cultuelle et engagement social sont indissociables.

En bref, en prenant un peu de hauteur, s’il y a une relecture et un discernement à faire sur les événements que nous vivons, ceux-ci doivent se vivre autour de quatre dimensions qui appellent à être considérées dans une indissociable unité : les dimensions spirituelle (les légitimes aspirations d’accès aux sacrements), ecclésiale (l’attention portée à nos pratiques comme autant de signes d’unité et de charité de notre presbyterium et de nos communautés), sanitaire (éviter une 2ème vague épidémique et s’engager prioritairement à l’accompagnement des personnes éprouvées), légale (le rapport à la loi dans l’esprit rappelé par notre pape François : « Prions le Seigneur de donner à son peuple, à nous tous, la grâce de la prudence et de l’obéissance aux dispositions, afin que la pandémie ne revienne pas »). Si ces quatre angles de vue convergent, le discernement posé sera productif, pour le bénéfice de tous. En revanche, si ces plans ne sont pas articulés entre eux, c’est le risque de la confusion et du chacun pour soi.

Tendus vers l’avant, dans l’élan de notre synode diocésain

« Tu as du prix à mes yeux (Isaïe 43,4). En ce monde aimé de Dieu, ouvrons des chemins de joie. » Deux années durant, nous avons cheminé à la lumière de cette thématique pastorale qui a soutenu notre foi et alimenté la réflexion de milliers d’entre nous au sein des équipes synodales. Les trois assemblées qui ont jalonné notre parcours synodal ont été vécues comme autant de temps forts de partage fraternel. Les orientations qui se sont dégagées auraient dû être promulguées lors de la solennité de Pentecôte de cette année. Mais compte tenu de la crise sanitaire, et pour éviter que ne retombe trop vite la dynamique suscitée par cet événement, j’ai décidé de reporter la promulgation des décrets et des orientations synodales à la Pentecôte 2021.

Autant dire que nous allons tirer le meilleur bénéfice de ce délai supplémentaire. Le temps du synode aura été marqué en effet par cette crise sanitaire. Nous ne pouvons pas faire comme si elle n’avait pas eu lieu. Nous sentons le besoin de temps pour nous retrouver, nous consoler et lever les yeux vers l’avenir. Il nous faudra prendre ensemble les moyens d’accueillir les enseignements qu’elle nous offre pour penser une pastorale renouvelée dans le sillage de La joie de l’Évangile et de Laudato si, en particulier. Dans ce contexte, la phrase d’Isaïe, qui nous guide depuis deux ans, révèle encore plus sa profondeur : « Tu as du prix à mes yeux !… » Dans la lumière de cette parole phare, le désir est grand de nous laisser conduire sur ce chemin sans précipiter les choses. Je pense d’ores et déjà à des visites pastorales de doyennés à l’automne et l’hiver prochains pour encourager les troupes sur le terrain et inviter des frères et sœurs qui ne l’auraient pas encore fait à monter dans la caravane.

Mes amis, nous vivons une période déroutante à bien des égards, mais stimulante aussi et pleine de promesses pour l’avenir. En ce mois de mai, sachons nous mettre à l’écoute, avec Marie, de ce que l’Esprit Saint dit à notre Église qui est en Mayenne. « Qu’il nous aide à discerner les signes des temps et mieux percevoir les attentes cachées des cœurs ». Qu’il nous maintienne dans l’espérance et la joie de ceux qui croient, malgré les vicissitudes de l’existence, que le Ressuscité marche avec nous sur la route et qu’Il est « avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin des temps » (cf. Mt 28,20).

Je vous souhaite par avance de belles fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte et vous bénis de tout cœur.

 

 

+Thierry SCHERRER
Votre évêque

 

 

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