Dieu et la science, le chemin et la rencontre
par Fr. Yves Combeau o. p.,
« Le bulletin », Le Jour du Seigneur, n°220, octobre-novembre 2020, p.2-4

Vieille querelle que nous connaissons tous depuis, eh bien! le lycée : Dieu et la science. Celle-ci nous convainc qu’elle est vérité, celui-là se refuse à se laisser démontrer. Est-ce à dire que les chrétiens sont fâchés avec la science ? Pas du tout…

Quand le cosmonaute Youri Gagarine eut effectué son premier vol spatial, en 1961, Nikita Khrouchtchev ne manqua de préciser au comité central du Parti communiste : « Gagarine est allé dans l’espace, mais il n’y a vu aucun Dieu ! » Lors de la première mission sur la Lune, le dimanche 20 juillet 1969, l’astronaute Buzz Aldrin, protestant presbytérien, célébra une sainte cène avec du pain, du vin et l’Évangile de saint Jean. Il s’en est expliqué plus tard : « Je me suis demandé s’il serait possible de faire communion sur la Lune, pour symboliser l’idée que Dieu se révèle également en ce lieu, alors que l’homme commence à explorer l’univers. » La boutade de Khrouchtchev et la célébration d’Aldrin résument assez bien les deux termes du grand débat qui est né au XVIIIème siècle et qui fait rage depuis : Dieu et la science.

À la recherche de Dieu par la science
Je dis bien « XVIIIème siècle ». Jusque-là en effet, c’est-à-dire jusqu’à Newton inclusivement, il n’y a pas débat. Il y a, au contraire, unité de recherche. La science est une, de la théologie à la description des phénomènes naturels. Un même homme peut s’interroger sur la nature de Dieu, l’articulation de la logique et les lois du mouvement, tel le franciscain Guillaume d’Ockham (vers 1285-1347). Tout se tient parce que tout est de Dieu ou créé par Dieu.

C’est donc en théologiens que les premiers « scientifiques » s’interrogent sur des problèmes classiques comme la réflexion de la lumière dans un prisme, l’arc-en-ciel ou la course des étoiles. Ils cherchent à comprendre comment fonctionne l’œuvre du Créateur et ce que cette œuvre nous dit de Dieu lui-même. Au XVIIème siècle, lorsque la science mathématique accomplit les progrès décisifs qui la font devenir ce que nous connaissons aujourd’hui, et lorsque les sciences expérimentales, elles aussi, font des bonds en avant, tous ces chercheurs célèbres sont des chrétiens et raisonnent en chrétiens. Il suffira de citer Descartes, théologien, philosophe, mathématicien, scientifique, qui veut que ses travaux, pionniers sur les prismes, le mouvement et les « météores » (les phénomènes célestes) illustrent sa méthode de pensée et que cette méthode serve à une refondation de la logique chrétienne, de la pensée chrétienne. Un de ses plus éminents interlocuteurs est le père Marin Mersenne (1588-1648), religieux minime, philosophe, mathématicien, auteur des premières lois de l’acoustique et de la chute des corps dans le vide. Ou encore, de citer Newton qui, non seulement a déclaré à propos de sa célèbre loi de la gravitation universelle : « La gravité explique les mouvements des planètes, mais elle ne peut pas expliquer qui a mis les planètes en mouvement ; c’est Dieu qui régit toutes les choses et qui sait tout ce qui existe ou peut exister » ; mais encore, a estimé lui-même qu’il a passé plus de temps à étudier la Bible qu’à réfléchir aux sciences physiques.

À la vérité, ces grands chercheurs du XVIIème siècle ne sont pas seulement des chrétiens : ce sont, à leur façon, des théologiens. Ils cherchent à dire Dieu par les lois physiques. Non pas à le prouver mais à le dire, en comprenant son œuvre. Descartes, qui met toute connaissance en doute, n’excepte de ce doute méthodique qu’une seule chose, qui n’est pas le fameux ego, comme on le croit souvent, mais Dieu. Et le traité De la gravitation de Newton (1687) commence par une action de grâce …

Du scepticisme au scientisme
Le père Mersenne n’ignore pas, pas plus que Descartes, Hobbes, Kepler, Gassendi et les autres pionniers, les deux écueils qui peuvent menacer cette recherche.

Le premier écueil vient du Moyen Âge, où l’on préfère toujours un discours ancien, validé par la tradition et le consensus, à la nouveauté. C’est ce réflexe médiéval qui a valu tant d’ennuis à Galilée ; Mersenne a traduit Galilée dans les années 1630, mais il a mis du temps à accepter son système. Voilà pour le soi-disant « obscurantisme » de l’Église : il ne s’agit pas du tout de recouvrir la vérité de mystère, mais au contraire d’avancer prudemment, trop prudemment peut-être, dans la recherche d’une vérité qui ne sera acquise que par le consensus des chercheurs.

Le second écueil est le scepticisme. Il est le résultat de la démarche scientifique elle-même. La science se dégage de la philosophie et de la théologie non par son but, mais par sa méthode : une expérimentation pas à pas, des résultats stables, incontestables et reproductibles. C’est une démarche rigoureuse, mais lente et, si l’on peut dire, étroite. Pour un phénomène physique, telles les éclipses de la Lune, elle fonctionne très bien. Mais dans d’autres domaines, elle est dépassée de toutes parts. Appliquer la méthode scientifique à la psychologie de l’humain est déjà difficile, mais quand il s’agit de Dieu, des miracles et des mystères de la foi comme la transsubstantiation (l’eucharistie) et la résurrection? Descartes a essayé… Courageux, mais pas très convaincant.

D’où deux évolutions. La première est le scepticisme. Si je décide que je ne sais que par la science, alors il est des choses — Dieu — que je ne sais pas. Dieu existe ou pas, la Bible dit vrai ou pas, c’est possible, mais je ne me prononce pas.

La seconde évolution est le scientisme. Je décide non seulement que je ne sais que par la science, mais encore que ce que la science ne démontre pas n’existe pas. Cette évolution-ci se produit quelque part à la fin du XVIIIème siècle. Et nous sommes toujours dedans.

Scientifiques et croyants
À la vérité, scepticisme et scientisme sont deux réductions, deux mises d’œillères. La première consiste à réduire le sens du mot « savoir », la seconde à confondre ce qu’on « sait » et ce qui est. C’est pourquoi, à côté du scientisme dur et, au fond, glacé, qui a tellement marqué le XIXème siècle, il y a toujours eu des scientifiques chrétiens qui ont reconnu à la fois la puissance de la science et le fait que des objets essentiels à notre vie, l’amour, le destin, Dieu, échappent à cette méthode. De Louis Pasteur au père de Teilhard de Chardin, les noms sont nombreux. Teilhard de Chardin a même tenté, retrouvant l’ambition intellectuelle des temps anciens, d’unifier science et théologie dans une même pensée globale.

Mais je voudrais ici retenir la personnalité du prêtre belge Georges Lemaître (1894- 1966). Physicien et astrophysicien, professeur à l’université de Louvain après ses études à Harvard et au M.I.T., l’abbé Lemaître est l’auteur de la théorie du Big Bang. Une avancée considérable. Or, dans un débat avec Pie XII, en 1951, l’abbé Lemaître a fait comprendre au pape que le Big Bang n’était pas la Création parce que la science n’avait pas les moyens de dire ce qui la dépasse. Pour être rigoureuse, la science doit connaître ses limites. La science cherche la vérité, et la vérité est de Dieu, mais Dieu est au-delà du regard des hommes. De sorte que Buzz Aldrin avait raison. Ce qu’il a célébré est le Dieu qui se révèle de lui-même, librement, partout. Nous allons à Dieu par notre intelligence, et notre intelligence est grande ; mais tout notre génie reste impuissant si Dieu ne vient à nous. Le véritable savoir n’est pas une saisie ; c’est une rencontre. Ce que la science peut faire de mieux est de nous mettre sur le chemin de cette rencontre.