Il y a quelques jours, le service communication a reçu cette lettre de Frère Charles Coutard, missionnaire mayennais, de la congrégation des  frère de Ploërmel, installé à Haïti. Il nous parle du confinement, des difficultés sociales et économiques, et du sacrifice pour lui, de ne pas pouvoir revenir en France cet été.

Bonjour à tous

Je suppose que vous êtes très heureux de sortir du confinement qui vous a été imposé, même s’il reste encore beaucoup de précautions à prendre. Il faut toujours être prudent face à cet ennemi invisible et toujours présent… Nous avons suivi attentivement la progression de la maladie en Europe, son extension aux USA , au Brésil et maintenant dans beaucoup de pays d’Amérique latine.

Ici, nous sommes « confinés » depuis mi-mars. C’est prolongé jusqu’à la mi-juillet. Jusque début mai, nous comptions quelques malades de plus par jour et moins d’une vingtaine de morts. Depuis deux semaines, la croissance devient très forte : environs deux cent malades en plus par jour ; le nombre de décès lui évolue très lentement. Mais un « pic » est annoncé pour la fin juin. Les plus pessimistes prédisent deux ou trois millions de malades et quelques dizaines de milliers de morts.

En fait, beaucoup de facteurs peuvent contribuer à cette catastrophe. D’abord, le fait que dans les quartiers populaires, les gens vivent les uns sur les autres,  dans des locaux étroits où ils s’entassent nombreux, dans des bidonvilles insalubres. Ensuite, une grande de la population vit au jour le jour : il faut bien sortir pour assurer un revenu à la famille grâce à un petit travail : petit commerce dans la rue, employé ou ouvrier d’usine, chauffeur de taxi, etc.  et de nombreux petits services. Les spécialistes disent qu’aujourd’hui, la moitié de la population est au bord de la famine. A cela il faut ajouter la faiblesse des infrastructures sanitaires : quelques hôpitaux seulement sont aptes à accueillir les malades, nous manquons de moyens et de personnel pour tester la population…

La crise politique et le climat d’insécurité que connaît le pays depuis le mois d’octobre  rendent  encore plus difficiles toutes les mesures de prévention ou de soin. En fait l’État n’a plus vraiment d’autorité. Et les demandes du gouvernement restent la plupart du temps négligées. En principe, il faut toujours porter des masques à l’extérieur de chez soi : même à la capitale qui compte presque les deux tiers des cas recensés, à peine un quarts des gens en mettent… Quant à la distanciation sociale, c’est quasi impossible dans beaucoup de lieux publics, surtout les marchés et les rues où s’entassent les petites marchandes.

Pour beaucoup, leur seul recours est de s’en remettre à Dieu et à la chance. Nous continuons à espérer que la pandémie n’atteindra pas les sommets que certains prédisent. On essaie autant qu’il est possible de respecter les « gestes barrières ».

Reste que les conséquences seront lourdes sur une économie qui était déjà en récession à cause des deux mois et demi du premier trimestre où toutes les activités ont été suspendues à cause de groupes politiques extrémistes qui obligeaient la population à se calfeutrer. Les caisses de l’État sont quasiment vides, de nombreux fonctionnaires ont des arriérés de salaire de plusieurs mois, la monnaie locale a perdu 50% de sa valeur en moins de six mois…  Les économistes avaient déjà prévu deux années de récession avant l’arrivée du coronavirus…

Pour les écoles, le choc est rude : nous avons perdu deux mois et demi au premier trimestre. Au total, les meilleures écoles auront travaillé quatre mois pour cette année 2019-2020. Elles ont assuré des cours par internet… à condition qu’il y ait du courant, la disponibilité d’internet, le matériel (au moins un smartphone). Mais pour la majorité, le nombre de semaines de travail est inférieure à 12 (sur 30). Je pourrais ajouter que la situation des professeurs est tragique : pour notre école, la caisse est vide depuis avril, et je cherche des sponsors pour leur assurer au moins la moitié de leur salaire jusqu’en septembre. Le gouvernement voudrait ajouter deux mois (août-septembre ou septembre-octobre) sur cette année pour la compléter et assurer les examens du Brevet et du Bac… La prochaine année scolaire 2020-2021 commencerait alors en novembre ou en décembre…

Pour ce qui me concerne, je suis en sécurité (en principe). Je sors avec prudence, et masqué comme il se doit…  Dieu merci, je ne m’ennuie guère. Je viens de terminer un livre de maths pour les élèves de Première. Et je vais profiter des deux mois qui viennent pour entamer celui de Terminale. J’aurais dû rentrer en France cette année pour les vacances d’été. Mais cela devient en pratique difficile sinon impossible.  Les vols sont suspendus depuis mars et nul ne peut dire quand ils reprendront et à quel prix.  Il me faudra donc probablement patienter jusqu’en 2021…

En attendant, je pense beaucoup à vous. Je suis toujours heureux de recevoir des nouvelles (et des photos) des uns et des autres. La chance que nous avons aujourd’hui est de pouvoir nous rencontrer grâce au net. Pour  ceux qui sont habitués, ils peuvent me trouver sur Facebook ou sur WAP (509-3358-4217), sans oublier le courrier par mail.

Je vous reste très uni. Un grand merci à tous ceux qui nous apportent leur fidèle soutien.

Charles Coutard, frère de Ploërmel, installé en Haïti