Y a-t-il une bonne et une mauvaise fatigue ?…

Qu’est-ce que nous fatigue, qu’est-ce qui nous repose ? Comment la fatigue peut-elle constituer pour chacun nous un indice, un baromètre de la qualité notre vie chrétienne ?…

Dans le Nouveau Testament, c’est surtout saint Paul qui parle de la fatigue…[1] Elle est d’abord un signe de son détachement et du fait qu’il ne profite pas de sa position d’apôtre, qui ferait de lui un pacha exempté de travailler : « Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c’est en travaillant nuit et jour, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous, que nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. » (1 Th 2, 9)

La fatigue est également souvent simplement un aléa de sa vie missionnaire. Paul ne se plaint pas, mais il sait ce qu’il en coûte de suivre le Christ. « J’ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements, 28 sans compter tout le reste : ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. (2 Co 11, 27-28) Il y a donc de la bonne fatigue, celle du missionnaire, celle de l’apôtre, qui sont en quelque sorte parvenus à une maturité, un engagement, une intégration de leur personnalité avec ses qualités et des défauts. 

Etrangement, le mot n’apparaît qu’une fois dans le Concile Vatican 2. Où ? Eh bien ! dans le Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise, au §25 : « Le futur missionnaire doit […] supporter patiemment, courageusement, la solitude, la fatigue, le travail stérile… » Le concile décrit un missionnaire dont l’ardeur de la foi dépasse les fatigues…

Dans La joie de l’Evangile du Pape François, le thème a une certaine importance et le Pape parle 7 fois de la fatigue. A deux reprises, c’est pour monter explicitement l’action de Dieu en nous et pour nous : « Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde. » (§3) «  [Dieu] rend ses fidèles toujours nouveaux, bien qu’ils soient anciens : « Ils renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles,  ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 31). » (§11)

A plusieurs reprise, le Pape François revient sur le thème de l’acédie,  qui mine sournoisement notre énergie mal ajustée. Au §82 : « Le problème n’est pas toujours l’excès d’activité, mais ce sont surtout les activités mal vécues, sans les motivations appropriées, sans une spiritualité qui imprègne l’action et la rende désirable. De là découle que les devoirs fatiguent démesurément et parfois nous tombons malades. Il ne s’agit pas d’une fatigue sereine, mais tendue, pénible, insatisfaite, et en définitive non acceptée »

Pour le saint Père, il existe au contraire une « fatigue généreuse » et des « œuvres faites avec amour » qui portent du fruit.[2] Et la prière permet alors de garder un souffle missionnaire, malgré la fatigue, que le pape ne nie pas : « Sans des moments prolongés d’adoration, de rencontre priante avec la Parole, de dialogue sincère avec le Seigneur, les tâches se vident facilement de sens, nous nous affaiblissons à cause de la fatigue et des difficultés, et la ferveur s’éteint. L’Église ne peut vivre sans le poumon de la prière » (§262)

Par deux fois enfin, la figure de la Vierge Marie est évoquée : « Dans ce pèlerinage d’évangélisation, il y aura des moments d’aridité, d’enfouissement et même de la fatigue, comme l’a vécu Marie durant les années de Nazareth, alors que Jésus grandissait » (§287) « Dans les sanctuaires, on peut percevoir comment Marie réunit autour d’elle des enfants qui, avec bien des efforts, marchent en pèlerins pour la voir et se laisser contempler par elle. Là, ils trouvent la force de Dieu pour supporter leurs souffrances et les fatigues de la vie. » (§286)

SIX SORTES DE FATIGUES.

Sans vouloir être exhaustif, je distinguerai donc 6 sortes de fatigues possibles.

  1. La fatigue qui vient de notre attitude devant le travail à faire.

Le travail que l’on a à faire nous fatigue parfois plus que celui que nous faisons…

L’Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé au travail définit le stress come une « déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes imposées par son environnement et sa perception des ressources pour y faire face ». 

  1. La fatigue qui vient de notre attitude devant le travail accompli.

Bien sûr, travailler, c’est fatigant. Mais pour l’un, la fatigue du travail accompli est multipliée par le mirage d’être indispensable. Et notre attente de reconnaissance n’est alors jamais comblée. Alors on se plaint. Elle peut être multipliée aussi par le sentiment d’inutilité. A quoi bon, après tout, faire tout ce travail… Ça ne sert à rien. Ai-je bien raison de me mettre la pression ? Dans ces deux excès, on touche sans doute quelque chose de l’acédie dont parlaient les Pères de l’Eglise…  C’est une sorte de vague à l’âme, de fatigue, mais qui se niche au cœur de l’âme insatisfaite et mal ajusté à son Seigneur.

  1. Les fatigues de la vie en société ou en communauté.

Il y a sans aucun doute certaines fatigues liées à notre vie en société ou en communauté. Des horaires ou des échéances à respecter, des caractères qui se frottent des réflexions qui résonnent en nous : tout cela nous fatigue… On peut facilement se laisser envahir par un dialogue intérieur malsain où on broie du noir quand on a vécu une contrariété… On laisse alors entrer en nous l’esprit d’accusation, on se focalise sur telle ou telle source d’agacement. Ce sont aussi parfois des conversations où on s’attise inutilement en refaisant le monde sur le dos des autres…

  1. La fatigue d’être soi…

Et là, simplement, je fais allusion à un livre au livre d’Alain Ehrenberg[3] :
La fatigue d’être soi : dépression et société, paru en 1998. Et l’auteur explique que le paradoxe de l’indivualisme, c’est de nous avoir fait entrer dans le culte de la performance où le sujet doit toujours s’affirmer pour exister… Il ne suffit plus d’être bon, il faut être le meilleur… C’est vrai aussi pour les grandes décisions de notre vie quand nous voulons discerner quelle est la volonté de Dieu sur nous… « Qu’est-ce qu’il veut pour ma vie ? et moi, qu’est-ce que j’accepte de vivre ? » Car il faut être assez libre pour que nos désirs ne soient pas simplement des projets ou des rêves de réalisation de soi, mais une réponse à un appel… Il s’agit alors d’apprendre à bien vouloir ce que Dieu veut… Il s’agit alors de faire notre vie une réponse à l’appel premier de Dieu vers nous.

  1. La fatigue de croire.

Elle est sans doute la conséquence dans nos pays Occidentaux de deux fatigues qui se conjuguent : d’une part la fatigue d’être soi, avec la dérive trop individualiste, qui fait peser sur chacun la prouesse de faire un acte foi, alors que c’est dans la foi de l’Eglise, notre mère, que chacun de nous croit ; d’autre part la fatigue de l’acédie dont nous parlions juste avant, qui investit tout l’être et prend des formes très variées entre l’activisme effréné et la dépression tout aussi effrénée…

  1. La fatigue issue des excès et du manque d’anticipation.

C’est peut-être la moins glorieuse, mais la plus fréquente… C’est quand on ne sait pas se poser ni se reposer… On se distrait, on regarde la télé ou on reste pendu sur internet jusqu’à des heures impossibles et cela ne nous repose pas… La fatigue, c’est aussi quand on fait tout à la dernière minute… On risque alors de s’énerver, de bâcler notre travail ou de nous coucher trop tard… avec l’illusion que l’on est plus performant quand on fait tout vite, à la dernière minute… Ça marche jusqu’à un certain point mais ça ne tient pas dans la durée quand il s’agit d’être disponible intérieurement pour la prière, régulière et fidèle, et disponible extérieurement pour l’accueil et la rencontre, pour la réflexion et la mission.

On pourrait aussi ajouter une 7ème fatigue : celle du Covid-19, avec la lassitude qui nous habite depuis un an… Sachons ne pas tomber dans le découragement ni l’amertume !

Pour conclure, je crois qu’on peut résumer le paradoxe de la vie chrétienne par la maxime attribuée à saint Ignace par le jésuite hongrois Gabor HEVENESI au XVIIIème siècle : « Mets ta confiance en Dieu comme si tout dépendait de toi et non de lui Et livre-toi à l’action comme si tout dépendait de lui et non de toi. »

C’est peut-être le secret d’une bonne fatigue, qui sait que tout ce que nous faisons, c’est pour la plus grande gloire de Dieu.

[1] 2 Co 6,5 etc.

[2] §279 : La personne sait bien que sa vie donnera du fruit, mais sans prétendre connaître comment, ni où, ni quand. Elle est sûre qu’aucune de ses œuvres faites avec amour ne sera perdue, ni aucune de ses préoccupations sincères pour les autres, ni aucun de ses actes d’amour envers Dieu, ni aucune fatigue généreuse, ni aucune patience douloureuse. Tout cela envahit le monde, comme une force de vie.

[3] Alain Ehrenberg, né à Paris en 1950, est un sociologue français. Auteur d’une thèse de sociologie intitulée Archanges, guerriers, militaires et sportifs. Essai sur l’éducation de l’homme fort1, il s’est ensuite particulièrement intéressé aux malaises individuels dans la société moderne, face à la nécessité de performance et l’injonction de l’autonomie, dans la perte des repères et des soutiens de la société.