Dans l’évangile du 26ème dimanche ordinaire, saint Marc a rapproché deux attitudes de Jésus apparemment contradictoires : d’une part, une très grande largeur de vue, une immense tolérance et d’autre part, une profonde exigence, une intransigeance rigoureuse.

                  Le récit commence par une plainte : les apôtres, Jean en l’occurrence, viennent de dénoncer quelqu’un qui « chasse les esprits mauvais » sans appartenir à leur groupe. Réaction tout a fait humaine. Nous sommes naturellement portés à nous méfier de ceux et celles qui ne font pas partie de notre groupe. Il y a un certain confort à conserver le monopole de l’action apostolique. L’esprit étroit de l’apôtre Jean, qui veut tout contrôler, rappelle certaines de nos attitudes devant la nouveauté ou la différence. On craint ce que l’on ne connaît pas ou ce que l’on ne contrôle pas. Déjà au temps de Moïse, on voulait interdire à Eldad et à Médad de prophétiser parce qu’ils n’étaient pas au bon endroit, au bon moment, Moïse, loin de s’en offusquer, avait répondu : « Ah ! Si tout le monde pouvait être prophète ».

                  Jésus démontre la même ouverture : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas aussitôt après, mal parler de moi ». On n’enchaîne pas l’Esprit, on ne le met pas en boîte ! Il agit aussi en dehors de nos structures, en dehors de l’Eglise même. L’Esprit souffle où il veut. Il nous arrive de nous plaindre du silence de Dieu. On trouve que Dieu se tait, mais il nous parle par la Parole de Dieu, les sacrements de l’Eglise. Aujourd’hui encore, comme au temps de Moïse et de Jésus, il y a des personnes de toutes sortes de catégories qui parlent et agissent poussées par l’Esprit de Dieu, ce sont les prophètes des temps modernes. Ne cherchons pas à vérifier leur carte d’identité !  

                   La seconde partie de l’évangile nous présente des paroles de Jésus dont la radicalité étonne, et peut-être même nous choque-t-elle. Jésus emploie un ton aussi vigoureux à l’égard de  ses disciples parce qu’il est lui-même scandalisé par leur attitude : en effet, voilà qu’à la place  du Seigneur lui-même, ils se mettent à décider de qui appartient ou n’appartient pas au groupe     des disciples. En accueillant cet homme qui expulsait les démons, là où les disciples voulaient l’exclure, Jésus montre que le critère de notre adhésion à sa personne, à sa Parole, au groupe de ses disciples, est avant tout existentiel. C’est la cohérence de notre vie avec son message qui dit la vérité de notre engagement et qui fait de nous des disciples.

                   Jésus nous invite à vivre toujours mieux cette cohérence, à faire la vérité, par un discernement qui ne nous laissera pas indemnes puisqu’il faudra couper et arracher. Mais loin d’être une exhortation à une amputation, à une mutilation, il nous appelle à unifier notre vie, à être vrai. Il s’agit de discerner en nous ce qui résiste ou s’oppose à sa Parole ; ce qui se satisfait à soi-même, ne recherche que soi-même ; ce qui se croit puissant comme la main qui prend ou qui frappe, comme le pied qui avance pour conquérir, comme l’œil qui possède déjà par la convoitise.

                   Pour entrer dans la vie éternelle, et ce, dès maintenant, il faut consentir à une perte, un manque, une faille dans notre armure, une blessure ; consentir à être petit, enfant ; et non pas s’enfermer dans l’abondance, la suffisance, le pouvoir. Nous devons reconnaître qu’il y a en nous de quoi nous faire chuter, nous détourner du Christ et de la vie. Le chemin pour vivre réellement ces coupures, ces ruptures, c’est d’accepter que nous ne serons jamais totalement unifiés et que nous resterons toujours plus ou moins divisés, partagés, opposés. Le reconnaître dans notre quotidien, loin de nous décourager, de nous mutiler, nous conduira enfin sur le chemin de la paix, lieu et signe de notre vie, de notre communion, avec le Christ et avec nos frères et sœurs. 

                   Nous devrons toujours consentir à nous laisser évangéliser pour devenir disciples du Christ. Cette évangélisation est une Parole à accueillir dans les événements de notre vie et du monde. Parole qui vient nous interroger, débusquer nos refus, bousculer nos frontières, mettre à jour nos ténèbres. Alors, certes, il faudra parfois couper, arracher ce qui en nous, presque à notre insu, s’oppose à l’amour, mais c’est pour entrer davantage dans la vraie vie.       

                   « Seigneur, aide-nous à reconnaître dans les membres de notre famille, nos compagnons de classe ou de travail, nos subordonnés ou nos supérieurs, nos amis ou nos ennemis, la présence et l’action de l’Esprit  Saint ». AMEN.