Avouez, frères et sœurs, que si nous avions fait partie de l’auditoire de Jésus, qui avait d’abord été témoin du geste de la multiplication des pains, qui par la suite, avait suivi avec enthousiasme ce prophète pour en faire son roi, et qui enfin avait écouté cette étrange déclaration à la synagogue de Capharnaüm : « Je suis le pain de vie », avouez que nous ne savons pas très bien quelle attitude nous aurions prise.

                Peut-être du côté de ceux qui murmuraient : ces paroles sont trop dures à entendre ! Et même si nous avions pris le parti de Pierre et de ceux qui étaient décidés à rester avec Jésus, le motif que donne Pierre nous aurait sans doute paru bien faible : « Tu as les paroles de la vie éternelle ! » Les paroles… des paroles, des paroles !

 

                Dans notre mode actuel, nous sommes rassasiés de paroles qui nous promettent n’importe quoi, des mots que nous promettent le bonheur, une société plus juste et plus fraternelle, une écologie intégrale. Nos vies se laissent bercer au rythme de ces belles paroles, mais elles ne viennent pas combler vraiment nos attentes et nos désirs : elles nous laissent un goût d’échec et d’amertume. Et lorsque nous entendons Pierre dire à Jésus : « Tu as les paroles de la vie éternelle » nous avons peur de nous laisser abuser par des mots. N’est-ce pas trop facile de promettre la vie éternelle avec des mots ? N’avons-nous pas trop envie d’y croire, au point d’être victimes de notre crédulité ? 

                Pour mieux saisir qu’il ne s’agit pas là d’une Parole qui trompe ou qui n’engage à rien, revenons quelques instants à ce passage de la lettre aux Ephésiens, notre deuxième lecture. Saint Paul compare l’amour du Christ et de l’Eglise à l’amour de l’homme et de la femme : Pourquoi choisit-il de s’exprimer ainsi ? C’est parce qu’il sait que l’amour d’un homme et d’une femme quand il est vrai, n’est pas d’abord une affaire de belles paroles et de mots gentils, mais que tout amour humain véritable est ce qui rend capables deux personnes, parfois difficilement, d’être l’un pour l’autre un vivant Je t’aime, dans tout leur être, dans leur cœur et dans leur chair. Ici, il  ne s’agit plus de se payer de mots !

                Il s’agit de devenir Parole d’Amour pour celui ou celle que l’on aime. L’un n’est pas supérieur à l’autre : tous sont appelés à suivre le Seigneur sur son chemin d’amour, de service et de don de lui-même. Ainsi pour l’homme, aimer signifie vivre comme un serviteur qui donne sa vie pour son épouse. Et pour la femme, aimer signifie se donner en toute liberté. Tout ce que chacun vit dit à l’autre qu’il l’aime. Voilà pourquoi saint Paul a choisi cette réalité de l’amour humain pour exprimer le lien d’amour qui existe entre le Christ et son Eglise : l’amour de Jésus Christ pour les hommes l’a amené à épouser notre vie d’homme afin que l’amour de Dieu ne soit plus un rêve ou une idée, mais qu’il nous parle dans toute la force et la beauté d’une vie d’homme. C’est ainsi qu’il nous dit sa passion pour l’humanité et pour l’Eglise, en faisant de sa chair et de sa vie donnée sur la croix une Parole vivante d’amour et de tendresse.

 

                Nous comprenons mieux ainsi la réaction de Pierre lorsqu’il disait : « A qui irions-nous, Seigneur, Tu as les paroles de la vie éternelle ? En Jésus Christ, Dieu fait chair, nous contemplons vraiment la vie éternelle qui a pris chair et nous parle dans la chair. Il est vraiment   le pain qui est descendu du ciel. Il n’est pas venu nous apporter de bonnes paroles qui nous inviteraient à garder courage et à supporter les malheurs de ce monde. Non, il a voulu que toute sa vie humaine nous rende accessible la vie qu’il avait reçue de son Père. Quand Jésus Christ, par son Eglise, nous partage le pain, il se donne tout entier. Il nous offre le don de Lui-même, son sacrifice, son Amour ; c’est sa Vie même que nous recevons. Quand je reçois l’hostie consacrée dans la main et que je réponds Amen : je crois que cette hostie est le corps du Christ et que je fais partie du corps du Christ, pour être nourriture du monde, pour que l’Eglise soit le signe du salut et de l’unité du genre humain selon le Concile Vatican II.

                 Et si le Christ se donne tout entier dans une seule communion, nous ne Le recevons que peu à peu, à la mesure de notre ouverture de cœur. Aussi nous avons sans cesse à prendre le temps de lire et de méditer sa Parole, son Evangile, de participer régulièrement à la messe, afin de pouvoir devenir toujours plus son visage, sa présence dans notre travail, dans nos amours, dans nos amitiés, dans tout ce qui remplit notre existence : la vie éternelle déjà commence ! AMEN.